La textualité de DDP

Elle est multiple et s’est constamment renouvelée.
Le texte théorique et critique voisine avec la fiction.
Quelques exemples de textes diversement datés.



Critique


FARCE SUITE, FAUX DÉBAT

par François Derivery



Devant la protestation des artistes confrontés au putsch de « Face à l’histoire », le silence de la structure culturelle en place, telle qu’elle est supposée fonctionner aujourd’hui a été unanime. S’exprimant à travers la morgue des représentants des pouvoirs publics, décideurs et orienteurs de l’événement ; l’opportunisme plus ou moins servile des idéologues de plateaux vis-à-vis de ce pouvoir ; le suivisme et la démission de la presse et de ce qu’on appelle encore (par dérision ?) la « critique » — toutes tendances confondues — ce vaste silence complice n’a fait que souligner le caractère dérisoire du dialogue dit « démocratique », et l’importance des enjeux, qui se mesurent au degré de confiscation du débat et à l’autoritarisme des méthodes utilisées.
Le thème de l’exposition de Beaubourg était difficile à manier et allait réveiller de « vieux souvenirs », peut-être pas si anciens que cela. Avait-on bien exorcisé le vieux démon du « politique dans l’art », incontestable menace pour l’ordre libéral et les projets d’intégration mondiale de la production d’art ? La première partie de la démarche, bien lisible dans l’exposition, a consisté à mettre dans le même sac toutes les esthétiques ayant un rapport clairement perceptible au politique. La deuxième phase a consisté, grâce à tout un appareillage (l’idéologie anti-historique du catalogue, la profusion des débats occultants qui se multipliaient au même moment sur un « art contemporain » occupant déjà tout le terrain, le soutien d’une « critique » opportuniste toujours prompte à encenser l’arbitraire) à diligenter l’ensemble, en une seule opération symboliquement forte, vers les rebuts de l’histoire (par exemple les travaux de la coopérative des Malassis, ceux du collectif des peintres Antifascistes ,ou bien ceux du groupe DDP, etc.)

Les MM. Propre de la mémoire collective

Une armée d’hypocrites et de MM. Propre se levait une fois de plus à l’appel du pouvoir pour procéder au nettoyage d’un secteur gênant de la mémoire collective et faire place nette et revirginiser les consciences.
La stratégie révisionniste de l’entreprise, dûment concertée, devait s’étayer à la fois d’une démonstration de force de « l’art contemporain » et d’une dénonciation de ses adversaires ou supposés tels : les artistes pour qui le politique est autre chose qu’un créneau marchand, et les tenants de cette thèse matérialiste selon laquelle tout art est politique et, que cela plaise ou non, nourri d’idéologie et porteur d’idéologie. Ceux-là, les contestataires de l’idéologie libérale (dite « apolitique »), d’hier, d’aujourd’hui ou de demain, ne sauraient être que des « nostalgiques » du passé, et de préférence du « totalitarisme », comme ces vieux communistes qui défilaient récemment encore sur la Place Rouge.
L’autre débat, apparemment contradictoire celui-là, qui se déployait au même moment, au printemps dernier, sur la place publique, n’était ni étranger au premier, ni fondamentalement différent. D’une part il venait à point pour enterrer définitivement une discussion à peine ébauchée sur « Face à l’histoire » et bouter hors champ les adversaires de cette machinerie idéologique. D’autre part il renforçait la démonstration de Beaubourg : l’affirmation d’une conception officielle de « l’art contemporain », devant tenir toute la scène. La formule, annexée, ne peut en effet désigner qu’une officialité, et c’est bien autour de l’officialité que tournait, sans le dire, le (faux) débat. Certains, ne faisant pas (ou plus, ou pas encore) partie du clan officiel, et vivant dans la frustration les prérogatives des décideurs, attaquent l’institution dans ses représentants. Forts de leur position solidement ancrée au « tout contemporain » qui les nourrit, les officiels font étalage d’arrogance et de titres, et encensent leur propre arbitraire jusqu’au grotesque.
Le pouvoir du décideur devient la première justification, l’en-soi de son travail. Ce qu’il montre de ses « goûts » ne révèle le plus souvent, mis à part l’opportunisme politique avisé, qu’un sentimentalisme calculateur, sans autre souci d’objectivité. Chacun défend et tente de promouvoir « ses » artistes comme le fait un galeriste (les liens au marché sont étroits). On a vu à Beaubourg le déploiement mural d’un « art photographique », instrumentalisé aux fins d’asséner un coup définitif à la peinture, code encore marqué par la contestation (ce qui n’est pas le cas de photographies constatives abusivement qualifiées de « politiques » et qui sont seulement des formes spéculaires en même temps que spéculatives ). Pour évoquer un extrême, le commissaire d’une exposition du Magasin de Grenoble, et « codirecteur du consortium de Dijon, Centre d’art contemporain » présente sous le titre « Dramatically différent » (jargon international oblige) quelques piètres fusées en partance pour l’hyperespace ou quelque transcendance du néant . L’initiateur d’une manifestation de ce type prend soin désormais d’apparaître comme créateur à part entière, le seul et unique, à vrai dire, ce qui laisse augurer d’une probable transformation, à relativement court terme, du statut de l’artiste-génie en sous-traitant ou prestataire de service, ce qu’il est déjà souvent dans le monde marchand .
Il ne faut pas s’étonner, devant de telles obstructions, que le débat sur l’art contemporain soit encore à venir. Les gens de pouvoir — ceux-là même qui, dans « Face à l’histoire » assimilaient allègrement l’art du 3e Reich à celui de la révolution de 1917 — n’hésitent pas à traiter toute approche critique de « l’art contemporain » — c’est-à-dire de la conception officielle qu’ils défendent — de « réactionnaire », ou mieux encore de « fascisante » voire de « nazie ». Il s’agit moins de répondre à des arguments esthétiques que de stigmatiser une opposition d’ordre idéologique, une sorte de refus d’obtempérer. Ce qui est inacceptable c’est que l’on conteste l’autorité (supposée « démocratique »), notamment dans la personne de ses représentants. C’est, en réalité, l’exercice du droit de critique lui-même qui est dénoncé.

Pompiers d’hier, officiels d’aujourd’hui : une force politique instrumentalisée

L’amalgame et la falsification tiennent lieu d’arguments et de réponses. Jean-Jacques Aillagon, président en exercice du CNAC G.Pompidou, affirme dans une ellipse risquée que s’en prendre à l’art officiel c’est tout simplement s’attaquer à « l’art d’aujourd’hui » . Les critiques sont aussi de mauvais Français : surtout « ne pas déstabiliser l’image de l’art français dans le concert international. » Jean Clair relève que cette image est déjà mal en point, en raison du dirigisme borné de l’institution. D’autres commissaires refoulent d’entrée de jeu les contestataires : « Nous ne sommes pas ici pour faire de la morale mais pour nous occuper de création. » Pas question d’en dire plus, la vénération religieuse est la seule réception autorisée. Mais, lorsqu’il s’agit de commenter les faillites plus ou moins frauduleuses de certaines « vitrines » culturelles et autres « centres d’art », la morale revient en force pour dénoncer les vrais coupables : les adversaires de l’officialité, toujours eux . Enfin, plus dérisoires certes, ceux qui aspirent à participer au concert de la compétence médiatique et à y détenir un fauteuil permanent, comme Philippe Dagen, font assaut d’indignation, surenchérissent dans la déférence au pouvoir et à l’opportunisme déguisé en vertu, tout en inondant le marché, en chaque occasion, de leurs produits dérivés, selon le principe productiviste : une exposition, un livre. Un troisième type d’intervenants, plus louvoyants et sentant les dangers de l’argumentation « nazifiante » discréditante - arme décisive mais à manier avec des pincettes - modèrent brutalement leurs attaques et choisissent de raser les murs, comme Yves Michaud : « Il ne s’agit pas d’une crise de l’art mais d’une crise de notre représentation de l’art », écrit-il . Ah ! bon ! belle argutie ! Yves Michaud aurait pu préciser que « notre » représentation de l’art (dont l’art contemporain) peut être soumise et révérente, mais aussi critique. Il ne le dit pas et préfère rester dans le vague. Peut-être victime elle aussi de la pression idéologique, qui se durcit vis-à-vis de toute contestation de la norme, et dans le souci de trouver une justification théorique à l’autisme de l’art officiel, Anne Cauquelin parle d’ « une recherche artistique en extension (dirigée vers la société) et une recherche en intension (= visant l’intérieur même du domaine dans lequel elle se déploie.) » On ne sort pas d’un descriptivisme appliqué, et de la fausse analyse. Il faudrait aborder l’art sous un angle socio-politique. Mais qui prendra le risque de le faire ?
S’agit-il d’être « contre l’art contemporain » ? Il serait important de préciser de quoi l’on parle, ce que l’institution se garde bien de faire, car elle ne s’intéresse par définition à l’esthétique que comme force politique instrumentalisable. Les liens de l’art à l’idéologie et à l’économie ont été rarement aussi lisibles qu’aujourd’hui. Ils ont été renforcés par un certain Jack Lang, ministre se disant « socialiste ». Nous sommes en face d’un phénomène d’académisme qui ne diffère pas, fondamentalement, de celui qui vit le triomphe du pompiérisme. Dans la mesure où l’idéologie des classes dominantes continue à définir la norme, les motifs esthétiques sont mis en avant, sans masquer pour autant les rapports de forces qui travaillent l’ensemble. A toute époque l’académisme se met en place selon un même schéma, dans le monolithisme et la réduction du contenu et l’absorption de la problématique générale par la fonction politique et économique. Dans le cas de la mort programmée de l’art pompier, l’idéologie dominante n’ayant pas varié, il s’agissait de définir et de conquérir de nouveaux marchés en détruisant par tous les moyens les prédécesseurs. Le cubisme aurait pu rester ignoré... Qui peut dès lors affirmer que le pompiérisme d’aujourd’hui sera éternel ?
On s’efforce en tout lieu de ne pas voir que le roi est nu, et on s’applique avec empressement à prendre des vessies pour des lanternes. Et pourtant si l’art contemporain officiel (il ne s’agit donc pas de l’art contemporain dans son ensemble : réalité beaucoup moins restrictive), dans ses prestations naïves ordinaires, empreintes d’un symbolisme et d’un narcissisme primaires - caractéristiques du « conceptualisme  » le plus répandu - est intéressant, c’est souvent malgré lui, sous l’angle d’un refoulé qui parle, et se donne toujours, obligatoirement, à lire.
Le « vide » désigne toujours quelque chose de substantiel, outre l’imposture, et l’art, de toute son histoire, et dans l’histoire, continue à signifier.


François Derivery, novembre 97.




Notes
1. Dont une fresque-banderole de 10 m de long (moins que le couloir réservé à Jochen Gerz).
2. A l’inverse, des photographies sans vocation esthétique (comme celles du génocide cambodgien prises à Pnom Penh) sont promues œuvres d’art par la spéculation et s’achètent à prix d’or.
3. Le Monde du 31.10.97.
4. Christie’s et Sotheby’s prépareraient « une OPA sur le marché de l’art » en mettant sous contrat d’exclusivité « les artistes internationaux actifs ». (Le Monde, 30.10.97)
5. Le Monde du 8.3.97.
6. Catherine David, commissaire de la Dokumenta de Kassel, 1997.
7. A propos de contrôles fiscaux - qualifiés pourtant de « légitimes » : difficile de dire autre chose - le président des Centres d’art déclarait, dans le langage politicien ordinaire : « Il est dommage que leurs conclusions soient exploitées politiquement pour remettre en cause les lieux de création. » Le Monde, 4.03.97.
8. Verso n° 6, juillet 97.
9. Dans cet ordre d’idées : « Le politique, le contestataire ne sont plus appropriés aux actions artistiques qui ne revendiquent plus aucun combat. » Constat ou prêche ? (Verso n°6, juillet 97).


(Paru dans Intervention n°1, janvier-mars 1998.)




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Fiction


RETOUR À CONSTANTINE

Raymond Perrot



Un vrai capharnaüm, cet entrepôt de meubles et d’objets au sortir de Pézenas... Nous y sommes venus parce que l’un des “antiquaires” exposant ici est le neveu de ma femme. Un rêve d’il y a quelques années, et que j’ai décrit ailleurs, me revient :

“J’ai fait un rêve somptueux et fascinant. Un magasin d’antiquités, plutôt un de ces entrepôts de dépôt-vente, comme on en voit beaucoup maintenant, avait été le théâtre d’un acte de peinture. La large salle aux multiples allées, sous le toit haut d’un hangar, était habillée avec les décors d’un peintre qui avait utilisé des manières de figuration que je connais bien. L’allée la plus importante, s’ouvrant à droite, s’enfonçait dans une ambiance faite de gigantesques reproductions de tableaux, d’abord une bataille du siècle de Louis XIV, puis la salle houleuse des Etats-Généraux de 1789, puis un paysage hollandais venteux du genre Ruysdaël. Au moment où j’arrive dans ce lieu, le peintre est en train de retirer le voile qui recouvrait ces énormes images. Je ne me souviens pas comment il avait exécuté les passages d’un tableau à l’autre, mais l’unité venait des bruns, ocres verts et rouges, avec des éclats d’or ou de bleu. Je ne pénétrais pas dans les allées, voulant juger de loin de l’aspect général, qui m’apparaissait réussi au plus haut point. La dernière allée, à gauche, plus étroite, qui bordait ce rassemblement de vieux objets, avait été dégagée de tout encombrement, et était devenue un canal un peu brumeux qui coulait le long de mornes façades, atmosphère proche de celle qu’on peut ressentir à Bruges ou à Gand. Puisque je gardais une position fixe par rapport au spectacle, mon regard pouvait s’immiscer dans le fatras central des meubles et, par une trouée, je pouvais apercevoir un atelier d’imprimerie du temps de Gutemberg ; par une autre, une petite échoppe de vente de tissus flamboyants comme s’ils avaient été conçus par Matisse. J’allais me rendre compte ensuite de l’habileté de l’artiste, regardant au plus près les distorsions et raccourcis qu’il avait employés pour produire ces illusions d’optique.”

Peu importe l’explication que j’en donnais à l’époque, je ne cite cette transcription du rêve que pour montrer que ces lieux développent en moi des effluves littéraires et fantastiques. Aujourd’hui comme toujours c’est sans désir d’acheter, sinon quelques bouquins anciens, que nous avons pénétré dans cette caverne à la fois attirante et repoussante.
Il n’y a pas que des meubles. Nous restons fascinés devant une vaste rotonde en fer forgé dont on ne sait pas si elle servait de gloriette, une fois recouverte de feuillages et de fleurs, ou plus simplement de cage à oiseaux. De même, d’énormes pierres sculptées déposées au sol font penser qu’on pourrait les additionner comme dans un légo pour reconstituer une cheminée monumentale.
Le principe du désordre est de tenter un rapt du goût. Nous passons entre une bibliothèque vitrée monstrueuse, impossible à caser dans un appartement actuel, et des canapés kitsch des années 50, des tables de campagne trop longues et trop lourdes et d’autres fragiles et mangées de vers, des lampadaires tarabiscotés, des vases en céramique ou en verre plus ou moins ébréchés...
Et évidemment des tableaux. Rien d’intéressant au premier regard, ils paraissent des copies de copies, ou de faibles imitations d’un style quelconque. Pourtant, là, je tombe à la renverse. “Ma” ville !

Le tableau, de dimension moyenne, est parcouru de gauche à droite par un long pont à arches régulières enjambant une faille, la fameuse faille de Constantine. Aussitôt me remonte à la mémoire l’origine problématique de cette faille attribuée à l’érosion de deux cours d’eau, l’un au-dessus de l’autre, jusqu’à rupture de la voûte, ou, hypothèse plus vraisemblable, au volcanisme... Et, effectivement, tous les étés nous ressentions quelques secousses qui nous terrorisaient. Avec ce pont Sidi Rached, construit au début du vingtième siècle, on accédait à la ville par la Place de la Brèche, endroit comme son nom l’indique de la pénétration brutale de la colonisation dans une cité jusque-là protégée sur son piton.
Je ferai grâce au lecteur de l’afflux de mes souvenirs d’enfance et d’adolescence. D’autant que je pense encore que Constantine était une ville dure, peu accueillante, à la société distribuée en clans qui s’opposaient... jusqu’à déterminer chez moi une attitude “réservée”, autonome et rigoureuse, qu’on m’a quelquefois reprochée.
Mais là, quelque chose a fondu, mon émotion est tangible devant ce retour fulgurant de l’image de la ville. Difficile de cacher au vendeur mon désir d’acheter cette toile... Je refuse cependant le cadre, un épais morceau de bois outrageusement sculpté et doré. Ce qui fait immédiatement baisser le prix, de même que mes remarques qu’il va me falloir restaurer la surface abîmée à plusieurs endroits.
Rien de plus facile pour moi, je retrouve immédiatement les couleurs et les tons, d’autant que ce sont surtout des couleurs pures à peine atténuées par du blanc. L’ensemble fait penser à du cubisme réintégré dans une manière académique. Je situerais l’œuvre dans la période entre les deux guerres s’il n’y avait une date accompagnant la signature : “1955”. Quant à la signature, “Séverin de Rigné”, elle ne me dit rien. Un petit maître du Midi ? Fort de cette ignorance, j’ai envie dans un premier temps de changer la date en “1935”, celle de ma naissance et qui me paraît davantage convenir au style du tableau...

A quelque temps de là, nous sommes à Lodève pour le vernissage d’une exposition officielle, visite réservée aux critiques d’art et aux journalistes avant l’ouverture le soir même. Attablés après le parcours des salles, nous échangeons des propos mondains avec des gens que nous ne connaissons pas. Un des critiques, en face de moi, se dit chirurgien à la retraite et animateur d’une radio libre à Montpellier. Il m’engage à venir un jour parler de mes métiers de peintre, de critique et d’éditeur. Nous avons apparemment un certain accent en commun, l’accent “pied-noir”.
Bientôt il dit être de Constantine. Je lui raconte alors ma rencontre inattendue avec le tableau de la ville. Nous voilà parlant de la rue Caraman, le cours où garçons et filles défilent dans un sens puis dans l’autre selon la coutume méditerranéenne ; des rares occasions culturelles qui nous étaient offertes par les tournées des Jeunesses Musicales ; de nos années de lycée...
Bien que du même âge, nous ne nous sommes pas rencontrés, lui étant au lycée moderne, moi au lycée classique. Il a un très bon souvenir de son professeur de dessin, alors que j’ai oublié le nom du mien. À cette époque la formation de professeur de dessin n’existait pas encore, c’étaient donc des artistes qui supportaient notre intérêt ou désintérêt pour cette matière dite “secondaire”. Le nom de son professeur : Séverin de Rigné !
Ainsi cet homme a existé ! Ce n’était ni un pseudonyme, ni une production de l’entre-deux-guerres. 1955 est incontestablement la date de cette peinture. Et cette date c’est celle de nos vingt ans. Je débarque alors à Paris, où je vais connaître l’ambiance des ateliers de peinture et aussi celle des bistrots et des galeries, où j’apprendrais petit à petit à quitter la technique académique pour accéder aux manières en vogue : l’abstraction, le tachisme, l’informel lyrique... Aux antipodes de ce que contient cette chère vue de Constantine.

Raymond Perrot

(Paru dans ECRITIQUE n°1, 1er semestre 2005)







LA POSTIERE DE PEZENAS

François Derivery


C'était un rêve de stupre que hantait un corps ensorcelant. La femme qui attirait mes désirs m'avait entraîné au long d'interminables couloirs jusqu'à une pièce secrète où régnait une agréable fraîcheur. J'espérais y trouver un lit propice à nos ébats, mais le lieu n'était meublé que d'une lampe à pied et d'un unique fauteuil de bureau, monté sur roulettes, dont la modernité inattendue contrastait avec les lourdes tentures anciennes et poussiéreuses qui recouvraient les murs.
D'un geste souple la femme tira un pan de tissu. Le panneau coulissa révélant des rayonnages dissimulés dans l'épaisseur du mur. Là s'entassaient des rangées de volumes disparates : grands, petits, usés, en bon état, reliés de cuir, cartonnés, brochés. Un opuscule lourdement ferré tomba, révélant des pages blanches.
C'est tout ? me dis-je. Un faux livre est une insulte à la curiosité naturelle, une aberration, un paradoxe inadmissible que l'honnêteté intellectuelle récuse. Mais que dire d'une bibliothèque entièrement postiche, uniquement constituée d'emballages vides qui ne s'ouvrent sur aucune substance, aucune chair ? Il est vrai que le terme de "bibliothèque" est assez ambigu pour désigner indifféremment un lieu et son contenu.
La femme rit de ma déception, approchant son charmant visage. Elle avait les bras nus, les jambes largement découvertes sous une courte jupette. Je tendis les bras pour l'attraper mais elle s'était déjà reculée. Toujours riant elle préleva un autre livre qu'elle cala au creux de son coude, elle l'ouvrit de sa main aux doigts agiles.
Un seul coup d'œil me suffit pour identifier la nature de l'ouvrage. Cette fois il ne s'agissait pas de pages blanches mais de gravures obscènes d'un dessin incroyablement précis et suggestif. Je réalisai alors ce que j'aurais dû comprendre plus tôt. Nous nous trouvions dans un enfer ou plutôt un temple consacré à l'érotisme et recelant, à n'en pas douter, d'inestimables trésors. Quant à la traîtresse qui m'avait amené dans ce lieu de débauches imaginaires, elle s'amusait cette fois de ma surprise. Quel jeu jouait-elle ? Voulait-elle donc me rendre fou en attisant mon désir par tous les moyens, tout en continuant à fuir le contact, à se refuser ?
Fébrilement j'allai vers les étagères et compulsai quelques ouvrages. Partout le même type d'images savamment licencieuses, accompagnées de textes que, malheureusement, je n'avais pas le temps de déchiffrer. Et dans chaque page je retrouvais en filigrane le visage, ou telle autre partie du corps, de l'obsédante créature...

- Alors, on dirait que ça va mieux ?
Je reprenais lentement mes esprits, la tête prise dans l'étau d'une sévère migraine. J'étais allongé sur un canapé dans une pièce aux murs passés à la chaux. Un homme se penchait sur moi, appliquant un linge frais sur mes tempes. Je réussis à accommoder ma vision et je reconnus un viticulteur des environs, homme sympathique et obligeant.
- Un sacré coup de bambou que vous avez attrapé là, continuait-il. Je vous ai ramassé sur le bord du chemin à cinq cents mètres. Heureusement que je passais par là ! Mais quelle idée vous avez eue d'aller vous promener en plein soleil à cette heure, vous qui n'êtes pas de par ici ?
C'était dit sans animosité aucune, simple constatation. Il me regardait avec inquiétude, inclinant sa tête surmontée d'une casquette crasseuse.
Effet du rêve dont je sortais à peine, j'avais une forte érection. Mon hôte paraissait n'avoir rien remarqué. Gêné je me redressai et m'assis, les idées enfin à peu près en place.
Sous cet angle je voyais mieux la pièce. Sur le mur du fond avaient été assemblés les rayonnages d'une bibliothèque démontable en aggloméré vernis. Le vigneron eut un vague geste d'excuse.
- Vous vous rendez compte ? Ma femme veut absolument sa bibliothèque. Elle veut même acheter des livres au mètre à Pézenas. Quelle idée ! Qu'est-ce qu'on a besoin de ça ici, je vous le demande ? Mais après tout, ça ne fait de tort à personne, n'est-ce pas ?
Je me souvins que j'avais entendu parler de cette histoire, qui faisait rire dans le pays, deux jours plus tôt, chez le marchand de journaux du village.
En rentrant chez moi j'essayai de débrouiller l'écheveau.
J'avais déjà identifié, et dès mon réveil, le personnage féminin de mon délire. Il s'agissait bien sûr de la postière de Pézenas. Une jolie fille aux formes avantageuses, trop aguichante derrière son guichet qui dressait entre elle et ses clients une barrière infranchissable. Je ne sais quelles vaines illusions me poussaient à me rendre régulièrement au bureau de poste, allant la déranger pour acheter un timbre. Son attitude était toujours la même : irréprochable, professionnelle, et désespérante.
Au déjeuner de midi j'avais un peu trop forcé sur le Postillon. C'est la marque de vin rouge ordinaire qu'on trouve dans les épiceries de la région. Je ne devais plus être très lucide car, en dépit du soleil qui tapait dur, j'avais repris le chemin de Pézenas, trop tôt, afin d'y poster une missive qui pouvait attendre.
Je m'étais engagé sur le chemin caillouteux qui serpentait entre les vignes, la cervelle bouillonnante de réminiscences diverses et confuses. Bien des voies m'avaient mené ou ramené, de façon obsessionnelle et coupable, vers la belle postière. L'excitation éthylique (Le Pèse-nerf), des ennuis d'argent ressassés (pèze-n'ai, pas-un-as), le lieu et le soleil écrasant qui me remettaient en mémoire le tableau de Van Gogh Le peintre sur la route de Tarascon ("que je t'harasse, enfin, le con")... La postière de Pézenas et La gare de Perpignan...
Postière. Postère. Postérieur. Prose...

Le Pied de la lettre...


F.D., 4.07.97

(Paru dans Le Ringard, bulletin de l’Institut DDP, 2001)





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QUE VOIT-ON DANS LE MUSÉE ?

Michel Dupré



Ce jour là il s'ennuyait. Insidieusement, le désoeuvrement qui provoquait le plus souvent quelque promenade, s'était mué en ennui. Errance dans ses appartements, errance au long des rayons de la bibliothèque, errances dans son esprit dans lequel il ne trouvait aucun objet d'intérêt. Rien à ses yeux ne se montrait digne d'attention, lui qui d'habitude, enraciné dans sa culture de vieille lignée aristocratique, savait inventer mille activités dilettantes.
Allez, un effort. Plutôt que de tourner en rond dans sa demeure, sortir. Au dehors on a toujours l'espoir d'être confronté à quelque surprise inattendue, rencontre de hasard, lieux inconnus, ….mille imprévisibles dont on ne sait la couleur. Et à cet égard, Paris offre une richesse incomparable. Et le beau soleil d'hiver se prêtait à une gentille escapade.
Sans but particulier, il laissait aller ses pas au bon vouloir des passants, des feux rouges, des trottoirs ensoleillés. Attiré par les espaces déserts du jardin des Tuileries, il franchit les grilles pour longer la rue de Rivoli les pieds dans la poussière. Pour la première fois il s'arrêta au pied du monument de Jules Ferry. Une inscription indiquait que l'œuvre avait été financée par les enfants des écoles, un sou par élève. Sa mère lui avait raconté le jour où elle avait donné son obole, fière comme tous ses petits camarades.
Au détour du pavillon de Marsan il avisa une affiche annonçant la réouverture du musée de la Mode. Voilà une bonne nouvelle. Y aller voir. Voilà une bonne idée.
La façade du bâtiment du musée des arts décoratifs montrait dans sa partie supérieure une suite de niches qu'il n'avait jamais regardées. On y avait installé les statues des maréchaux de l'Empire, belle série de portraits militaires…….
Restaient encore quelques places vides. Pour qui ? Rupture historique ?
L'entrée du musée conservait le même aspect que dans son souvenir, y compris la rareté du public. Il est vrai que la concurrence du Louvre…
Bien que la lumière soit quelque peu avare –précautions conservatrices– son regard s'étonnait des merveilles installées dans les vitrines. Outre la diversité des formes costumières propres à telle ou telle époque, il était surtout sensible à la recherche des accords, harmonies et contrastes, entre les couleurs et les matières. D'une salle à l'autre, il traversait le temps au fil des décolletés, des tournures, des corsets. Il appréciait l'évolution de ces manières d'apparaître où l'on constatait la permanence du travail des tissus, mousselines, tulles, toiles de lin, velours ou taffetas associés selon leurs textures ou leurs décors. Les simplifications au fil des siècles des passementeries et des broderies, le surgissement des exotismes ou des références historiques La disparition progressive des carcans et des artifices trop voyants, postiches, crinolines, paniers, montrait en somme les transformations de la vie quotidienne et l'éveil de la modernité. Les progrès du fonctionnalisme n'effaçaient pas sa fascination pour le bouillonnement des flots de dentelles et de lingeries que les inventions des créateurs (créatrices ?) avaient déployé pour parer la beauté de corps en représentation. Les velours, les soies, les satins et autres failles dont on imaginait le craquant, tous ces bruits subtils des jupes et jupons dont les femmes jouaient si bien pour séduire discrètement laissaient naître des rêveries fantasmatiques. Et les gants, et les chapeaux, et les manchons et les étoles s'avéraient en ce sens des accessoires nécessaires.
Quant à la noirceur ordinaire des redingotes du bourgeois moqué par Baudelaire, elle ne se montrait pas si funèbre tant les broderies des gilets hauts en couleurs leur conféraient une note de futilité inattendue.
Cette manière instructive et plaisante de parcourir l'histoire, cette matière qui la révélait, lui donnait pleine satisfaction, plaisir à la fois sensuel et intellectuel.
Il attendait avec quelque impatience la fin du voyage. Les dernières salles proposaient un panorama la mode contemporaine, des années 1950 à nos jours. C'était un peu son époque qu'il allait rencontrer. Quels souvenirs anciens pourraient remonter à son esprit, associés à une silhouette, une tenue, un accessoire ? Dans ces espaces sobrement aménagés, spots intelligents, décors modestes, les mannequins figés dans leur corps stéréotypés de plastique exposaient des toilettes étranges : accoutrements spectaculaires, somptuosités précieuses, des modèles de défilés, prototypes étranges. Luxe fastueux, fantaisies extraordinaires, excès, ostentation, folies… De ces années qu'il a vécues, il ne reconnut rien. Du jamais vu. Un autre monde.
C'était la Couture, la Haute Couture qui exhibait ses créations éphémères. Plus extravagantes les unes que les autres. Ouvrages uniques dont le prix reste secret, évidemment. Tout autant que la personne qui le portera, si elle existe.
Seule la présence du "jean" –bien que travaillé de manière invraisemblable– offrait un repère connu. C'était donc ça le Musée de la Mode ? Quelle mode ? Celle des "grands créateurs" salariés des grandes maisons de couture travaillant chaque année à produire des défilés mis en scène avec faste….
Mais qui a vu ces vêtements ? Où ? Sans doute le temps d'un défilé, d'une soirée, d'une séance de photos… Mais quelle rue, quelle place les a vu déambuler ? Quel quai de gare, quel wagon de métro ? Aucun de ces vêtements n'a jamais pris réellement vie. Socialisé, dans la rue ? Jamais !
Ce n'était qu'un inventaire des tenues exceptionnelles d'une riche bourgeoisie, minorité considérée ici comme représentative de la réalité du costume d'une époque ! Voire plus simplement représentative d'un époque.
Ainsi cette charmante locution, la "Belle époque" qui, par sa formule, veut ignorer, masquer la grande misère sociale de ce temps. Ah oui, on aimerait voir ici le vêtement des ouvriers, des journaliers, des artisans, des prostituées, des lingères, des midinettes, des rapins et des traînes savate… Voilà une confrontation qui porterait à réfléchir et permettrait de mieux comprendre la vérité de la société d'une époque. Mais une telle présentation serait bien trop scandaleuse, tant est vif le goût du luxe qui fait rêver les plus riches comme (pas exactement) les plus pauvres.
Les marbres et dorures du métro de Moscou voulus par Staline concrétisaient ce "droit" du prolétariat aux fastes bourgeois. Démonstration exemplaire révélatrice de ce goût "progressiste" erroné.
Il sortit, un peu hébété, par la porte donnant sur le jardin. Là bas le soleil tapageur faisait luire les facettes de verre de la grande pyramide. Musée de la Mode, musée du Louvre, mêmes bâtiments. Mêmes politique ?
Mais alors.
Le Louvre, Orsay, Beaubourg et autres musées répondaient–ils en fait à ce même principe ? Oeuvres peintes ou sculptées pour qui ? Sélectionnées, choisies par qui ? Galerie démonstrative d'un goût dicté par les fortunes accumulées ?
Ne devrait–on pas reconsidérer les œuvres d'art (l'Art) comme signes de la seule culture d'une classe dominante, en négation d'autres catégories sociales, créatrices d'œuvres, elles aussi ?


M.D., janvier 2006

 

Dont une fresque-banderole de 10 m de long (moins que le couloir réservé à Jochen Gerz).
A l’inverse, des photographies sans vocation esthétique (comme celles du génocide cambodgien prises à Pnom Penh) sont promues œuvres d’art par la spéculation et s’achètent à prix d’or.
Le Monde du 31.10.97.
Christie’s et Sotheby’s prépareraient « une OPA sur le marché de l’art » en mettant sous contrat d’exclusivité « les artistes internationaux actifs ». (Le Monde, 30.10.97)
Le Monde du 8.3.97.
Catherine David, commissaire de la Dokumenta de Kassel, 1997.
A propos de contrôles fiscaux - qualifiés pourtant de « légitimes » : difficile de dire autre chose - le président des Centres d’art déclarait, dans le langage politicien ordinaire : « Il est dommage que leurs conclusions soient exploitées politiquement pour remettre en cause les lieux de création. » Le Monde, 4.03.97.
Verso n° 6, juillet 97.
Dans cet ordre d’idées : « Le politique, le contestataire ne sont plus appropriés aux actions artistiques qui ne revendiquent plus aucun combat. » Constat ou prêche ? (Verso n°6, juillet 97).