Pour une suite critique



Du hasard d'un document et ses enchaînements, surgit une suite surréaliste.
Soit la brochure de l'Ecole du Louvre éditée par les Musées nationaux en 1982 : "Sculpture française, XIX°siècle" consultée pour mémoire au sujet de Clesinger.
Cette publication de vulgarisation grand public consacre chaque page à une œuvre choisie, texte et illustration.
Page 21 se trouve la notice relative à "Femme piquée par un serpent" de Clesinger. Illustrée d'une photo de l'œuvre. Le document a été imprimé à l'envers ! Socle vers le haut, corps pantelant glissant vers le bas, comme en suspension. Lapsus, acte manqué du maquettiste, de l'imprimeur, du responsable du bon à tirer ? Erreur qui confirmerait le pouvoir trouble de cette œuvre (simple image ici) encore aujourd'hui.
La présentation inédite de ce corps fait naître une autre image, analogue. Association inattendue. Un autre corps de femme émerge, nu, pareillement posé, en suspension, tout aussi troublent : une photographie. C'est dans "L'amour fou" d'André Breton que se trouve cette image, piètre photographie d'une nageuse blafarde évoluant dans une eau sombre (Folio, p.92).
L'amour fou, formule poétique qui qualifie parfaitement la volupté spasmodique de la "Femme piquée…" Folle ?
L'illustration fautive renvoie par sa légende "l'air de nager…", à la page 89 du texte où Breton y analyse son poème "Tournesol" revenu en mémoire près de la Tour saint Jacques (p. 69, 80-81). "L'air de nager" renvoie à son tour à Baudelaire : "un vers de Baudelaire…".
Etranges références."Tourne-sol" parle du résultat de l'acte manqué de la publication (renversement du document), Baudelaire renvoie à Madame Sabatier, modèle du sculpteur.
Mais aussi, Breton parlent du tournesol note le double sens du mot, à la fois une fleur et "le réactif coloré utilisé en chimie… papier bleu qui rougit au contact des acides…"
Dans sa description de l'œuvre de Clesinger, Tabarant note que la femme est "couchée sur "un semis de fleurs légèrement teintées de rose et de bleu par l'expédient d'un acide…"
Enfin, mais la chaîne associative ne s'interrompt que par lassitude (ou censures ?), je passe d'une sculpture à une autre, reproduite dans le même opuscule. Une autre femme flottant au fil de l'eau, sagement allongée dans une pose analogue : un bas relief de Préault (Musée d'Orsay) coulé en 1876 d'après un plâtre de 1843, "Ophélie", sœur aquatique et phonétique de "Ondine" qui fait jeu de mot sous la plume de Breton (p. 25), "ici l'Ondine,…Ici l'on dîne". Quelques lignes plus loin surgit l'extraordinaire formule : "La beauté convulsive sera érotique-voilée, explosante-fixe, magique- circonstancielle ou ne sera pas".

La fusion extatique Amour-Mort figurée par la sculpteur selon un mode peu académique quoi qu'on dise aujourd'hui, annoncerait le propos de Bataille déclarant : "Eros est avant tout le dieu tragique".

M. Dupré, 1988-1990



Notes
- Lessing, "Laocoon ou Des frontières de la peinture et de la poésie" (1766). Hermann 1964.
-"Laocoon", groupe sculpté en marbre, période hellénistique, découvert en 1506, symbole de l'idéal antique. Actuellement au Vatican.
-Clesinger, "Femme piquée par une serpent", 1847, marbre, 56x180x70. Musée d'Orsay.
A l'origine un serpent de bronze s'enroulait autour de la jambe. Aucune trace de son emplacement exact n'est visible sur l'œuvre actuelle pourtant restaurée …ou à cause de la restauration ?
- Apollonice Sabatier, maîtresse du poète et du sculpteur (et quelques autres). "Mme Sabatier, la muse et la madone de Baudelaire entourée d'un halo de scandale par la société pudibonde, offrit à Clesinger la gloire pour son 5° salon…" Catalogue "La sculpture française au XIX°siècle", Paris 1986.
- A. Tabarant, "La vie artistique au temps de Baudelaire", Mercure de France, 1963.

(Esthétique Cahiers N°13. 1990)



***



De l'illusion photographique



Les conditions de réception d'une image interviennent dans sa réception, identification du référent (ce qui est représenté par-dans l'image), interprétation de sa signification, émotion esthétique, etc.

On ne s'était pas vus depuis de longs mois. Au téléphone elle avait dit six heures, au bistrot ordinaire. Il était presque le quart lorsqu'elle a poussé le tambour de la porte. Egale à elle-même, le vêtement sobre, le sourire élégant, la chevelure gentiment négligée. Embrassades chaleureuses. Le grand plaisir des retrouvailles, instant trop court dont il faut savoir profiter. Suivi du foisonnement de constellations verbales des "Comment vas-tu ?...", des "Bien et toi ?...", et autres mots usés qui traduisent la confusion du moment. Anarchie locutoire nécessaire pour entamer les récits de quelques morceaux de vie racontables afin de renouer l'intimité de liens amicaux un peu oubliés : les vacances, les amis, les lieux, les plaisirs, les ratés, les gags, etc. Vérité et imaginaire emmêlés. Mais pour preuves, quelques photographies, en couleurs… Extraites de son sac, plages, forêts, rues animées, et autres visages inconnus. Les codes de l'amateur y règnent en maître. Derniers clichés du paquet qu'elle étale comme tarots de cartomancie, trois images posées sur la table. Et commente : "Tu vois si j'étais bronzée ! Pas mal, non ? …et en forme ! ". Des mots pour réanimer ce morceau du passé et tenter de redonner vie à ce qui fut le support de ces images et dont ces images aujourd'hui sont le support. Elle raconte, elle veut retrouver ces moments pour les partager. En somme un désir flou de me faire vivre ces moments et de les revivre, autrement, avec moi.
Je regarde, je m'interroge. Nulle part dans ces images je ne la vois. Sur ces photos c'est une fille, jolie, souriante, bronzée, mais qui n'est pas celle qui, en cet instant, la désigne du doigt. Ni couchée sur la plage, ni assise sur les marches de la maison, ni à table à la terrasse du restaurant,… ces photos, ces images, dont tu dis que c'est toi -enfin, façon de parler- ne me parlent pas de toi. Malgré mes efforts je n'arrive pas, ou si mal, à te reconnaître.
Mensonge photographique ? Carence personnelle ?
Bien sûr je sais que ce qu'elle tient entre ses doigts n'est qu'un morceau de papier dérisoire, mais tout de même nous en avons l'habitude de ces images, de leur capacité à figurer quelqu'un, de leur "fidélité". Seulement voilà, elle est là, en chair et en os, chaleureuse, qui tient cette photo sur papier glacé. Trop présente. Et l'intensité de cette présence fait obstacle à l'imaginaire ubiquité indispensable pour assurer la ressemblance, le phénomène d'identité. Certes je lis le dessin des lèvres, la courbe un peu concave du nez, l'arc sombre des sourcils prolongés jusqu'aux tempes, le noir des yeux légèrement tombants qui fondent son charme étrange. Chaque détail, oui, aucun doute, mais le tout, non, vraiment ce n'est pas celle qui est là à mes cotés.
Malgré sa déception, cadeau pour moi, ces trois photos.
Les garder et les regarder à nouveau, seul, au calme.
De retour chez moi, intrigué par ce phénomène inattendu, j'ai repris ces images en main. Autre situation, autre regard. Autre vision : là, sur la photo, c'est bien elle ! Reconnaissance immédiate, sans conteste. La fulgurance de la révélation, comparable à celle du bain révélateur dans l'obscurité du laboratoire. Stupéfiant. Il a suffit que je sois seul pour qu'elle apparaisse, pour que sa présence habite l'image… grâce à son absence.
Parce qu'elle était là, charnelle, diverse et totale, loin d'être une simple image, ces photos, papiers plats insignifiants, ne pouvaient atteindre à la ressemblance désirée …et attendue.
Dès lors qu'elle avait disparue, remplacée par le souvenir dans la mémoire, l'image pouvait restituer sa présence.
Ainsi l'image photographique n'accèderait à la "ressemblance" qu'en l'absence de son référent, sauf la mémoire. Peut-être pour construire une "autre ressemblance" qui vaudrait pour "vérité" ? Ce que pense Roland Barthes écrivant : " Au fond une photo ressemble à n'importe qui, sauf à celui qu'elle représente".
En effet, la réalisation de l'image (la photo de quelqu'un) consiste à effectuer une série d'éliminations (masse, poids, volume, texture, odeur, parfum, chaleur, mouvements, pulsation, vibrations, etc.) soit la diversité du travail perceptif qui met en jeu tous les sens, la vie en somme, pour ne conserver qu'une silhouette plate, pauvre "anthropo-métrie" pour le moins partielle, univoque. Réduite à un signe issu du seul visuel, la personne sujet du portrait se trouve réduite, transformée, étrangère à elle-même. De l'optique à l'haptique, tout l'écart entre distance et proximité, entre mono-sensorielle et multi- sensorielle
La réalité se réduirait-elle à ce que je vois ? Pour confirmer la vérité d'un récit, (saint) Thomas a voulu toucher la plaie de Jésus en plus de la voir. La main c'est la preuve de l'œil, comme "la caresse est la preuve du chat" disait Vialatte.
Donc, tout à l'heure, cote à cote sur la banquette du bistrot, la comparaison inconsciente entre l'image et son référent intensément présent…(…nébuleuse fascinante aux contours flous plus que la somme des cinq sens) mettait en évidence trop de différences, creusait un fossé abyssal rendant l'identification impossible. La photo exhibait trop son rectangle de papier glacé, alors qu'elle, son parfum, ses gestes, ses regards, ce qui disait, faisait sa présence, manifestait sa vitalité à cet instant tenait une telle place que, de "ressemblance", il ne pouvait être question. La photo, révélant sa matérialité dérisoire, se séparait de son modèle, irrémédiablement. Celle que je pouvais sentir, toucher, entendre, tout près de moi ne pouvait être identifiable à ces signes sur le papier. Codes lisibles, mais interprétation impossible.
En l'occurrence, malgré le spectaculaire de ses belles couleurs, la photographie "ne fait pas sensation".

Roland Barthes écrit "…le trait inimitable de la photographie c'est que quelqu'un a vu le référent en chair et en os…" On ne saurait mieux dire. Le référent, précisément ici une femme en chair et en os, est l'opérateur central de la ressemblance (selon qu'il est présent ou absent). Le regard procède à une comparaison soit avec le référent concret, vivant, présent, en chair et en os, et la pauvreté de l'image minore, dévalue, annule la ressemblance, soit avec un souvenir imaginaire qui enrichit l'image, et la ressemblance peut alors s'établir.
Lors de cette expérience imprévue l'adhérence de l'image au référent s'est donc avérée fragile, et, ce faisant, l'image a pu accéder à une situation inédite acquerrant une forme d'autonomie par rapport à la chose photographiée. Cette part d'autonomie (par rapport au référent), ne serait-ce pas là précisément ce qui, paradoxalement, pourrait caractériser les potentialités artistiques de la photographie ?

La déception venue de l'incapacité –à vrai dire simple difficulté momentanée- à construire la ressemblance photographique marque cependant, dans ma situation, une satisfaction. La satisfaction de penser que je garde contact avec les réalités, la réalité concrète, sans être totalement victime de la confusion aliénante qui, depuis plus d'un demi-siècle, s'installe entre la réalité et son image. Ou plutôt tend à l'établissement d'une réalité à partir de l'image. Jusqu'à l'effacement de l'une par l'autre.
La grille figurative fondée sur l'élimination de ce qui ne relève pas des conventions de l'optique –image codée de la vision, grille analytique s'il en est, construit une réalité partielle devenue socialement dominante (Barthes parlait de "code culturel"). Fonction idéologique majeure largement exploitée par les pouvoirs tant politiques qu'économiques. La généralisation d'une telle grille d'interprétation (de connaissance ?) du réel est à l'image du rôle de l'imprégnation des conceptions chrétiennes du monde qui ont imposé certain rapport à la réalité durant de longs siècles.
Cette expérience un peu inquiétante débouchait finalement sur une confirmation : j'échappe –pour une part- à la masse oppressante des images qui, dans la société actuelle, tiennent lieu de réel, et mettent à l'écart la richesse des autres sens, le toucher en particulier. Bien que pris, comme tout un chacun, dans le flot ravageur des images, soumis à leur pouvoir déréalisant, confronté à cet écran pseudo transparent qui s'installe avec une force de plus en plus intense entre le sujet et le monde, l'étrangeté de l'événement vécu montrait une certaine lucidité vis-à-vis de l'activisme agressif et permanent de l'expansion sociale de l'imagerie dominante qui construit une figure factice du réel adaptée aux besoins des forces de libéralisme contemporain. Sans dénier son rôle irremplaçable, la photographie et les images qui en résultent (cinéma, vidéo,…) prennent alors une place majeure qui formate l'idée de la réalité du monde selon une uniformisation et une pauvreté qui voudraient tenir lieu de ciment social…
La photographie au service de l'activisme néolibéral et ses visées dominatrices, joue un rôle majeur dans les phénomènes d'aliénation. C'est-à-dire l'adhésion "naturelle", "innocente", à une réalité nouvelle à la construction de laquelle participe la photographie, tant par la popularité de sa pratique que par la force persuasive des images.
De nos jours, c'est l'Image, l'image photographique et ses dérivés, et les manipulations dont elle est l'objet chaque jour, qui s'est substituée peu ou prou aux outils traditionnels des idéologiques (le discours parlé, écrit). En cherchant à recouvrir la diversité des expériences sensorielles directes, l'image contribue activement à soutenir et promouvoir le développement des idéologies contemporaines au service du capitalisme généralisé.
Si l'image photo est une réalité, elle ne saurait prétendre être ce qu'elle figure, bien qu'elle tende à le laisser croire, à l'imposer avec de plus en plus de subtilité brutale.

Alors, il faut que j'oublie ces photos (mais surtout les conserver) et que je la voie, elle, plus souvent…

M. Dupré, 1997-2003


*



Mystère impénétrable des sacs des femmes, métaphore du continent obscur…
La chambre claire. Op.cit
La légende de Dibutade traçant sur la paroi l'ombre du visage de son amant, simple ligne sur le mur, invente la silhouette, surface uniforme et plate. Vide. Incitation à l'imaginaire.
Ce que confirme la très célèbre " main de ma soeur…", confrontée au doute.
Alberto Giacometti raconte que sortant du cinéma en 1946 :"…au lieu de voir un personnage sur l'écran, j'ai vu des taches noires qui bougeaient. J'ai regardé les voisins et, du coup, je les ai vus comme je ne les avait jamais vus (…) Ce jour là je me souviens très exactement, en sortant boulevard Montparnasse, d'avoir regardé le boulevard comme je ne l'avais jamais vu." G. Charbonnier, Le Monologue du peintre. Julliard, 1959.
Alphonse Bertillon, l'anthropomaître, doit se retourner dans sa tombe !...
Cf. Pierre Bourdieu (en collaboration), Un art moyen. Ed. de Minuit 1965.
"Notre appartenance au monde des images est plus forte, plus constitutive de notre être, que notre appartenance au monde des idées…" Gaston Bachelard, Interview. In Camera 1975.
La "voir"? Façon de parler (significative), plutôt garder contact…