L'image dans la tourmente libéraliste

- Une confusion "visible"


Raymond Perrot



Je pars d'une remarque de Laurent Gervereau sur la multiplication industrielle des images et sur l'une des conséquences qui en découlent : "Ce qui est le plus dangereux aujourd'hui, c'est la déqualification de tout. Tout est de même nature, tout circule de la même manière, tout est brouillé. On ne sait plus quoi est quoi, publicité, information, propagande. Il faut réidentifier chaque chose." (1)

Laurent Gervereau, historien, hier directeur du Musée d'histoire contemporaine, actuellement directeur du Musée du cinéma Henri Langlois, s'intitule "historien du visuel". Ses travaux sur la seconde guerre mondiale, la guerre d'Algérie, l'immigration, l'ont mis en contact avec une masse considérable de documents : photographies de presse mais aussi tracts, affiches, livres, documentaires, films... Un point commun rassemble ces références malgré leur diversité : il s'agit de documents soumis à la vue, qui informent par la vue et par-delà mènent à certaines interprétations et à certaines actions.

La réception de ces documents visuels ne se fait pas selon les mêmes lois. Certains d'entre eux veulent surprendre, d'autres convaincre, d'autres annihiler le pouvoir d'analyse. Si la reproduction d'une œuvre d'art s'adresse à la fois au plaisir et à la connaissance, la photo de guerre s'attache à montrer, à démontrer, à prévenir, à faire peur... Le timbre poste n'intervient que rarement dans notre curiosité sauf au sortir de nouvelles séries ou quand son prix augmente. L'image de la monnaie se résorbe dans l'usage qu'on fait de la somme qu'elle représente Le tract n'intéresse que parce qu'il est distribué dans un moment politique qu'il accompagne... Différents supports, différents statuts de signification, différentes occasions de réception et d'usage.

"Publicité, information, propagande". Est-ce tout ? Pas de place pour la délectation, ou pour la détection c'est-à-dire l'observation critique. L'image est vue par/pour ses méfaits ; ses bienfaits ne se distinguent que comme envers de ces méfaits. Les concepts marxiens de "valeur d'usage" et de "travail mort" ont été gommés de notre réflexion. Si Gervereau déclare justement que "l'image n'est pas brute, c'est tout son environnement qui en fait la qualité ou le danger", encore faudrait-il distinguer d'où provient l'image et qui la reçoit.

"L'environnement", en effet, ne concerne pas seulement la fabrique d'où jaillit la persuasion ("Le problème ce n'est pas la publicité en elle-même, mais la façon dont cela est fait, quand ce n'est plus identifiable"), il y a aussi le sujet de la réception, lui-même produit d'un environnement. Les pédagogues, les scientifiques, les politiques devraient être du côté du récepteur non de l'émetteur. Vœu pieux, seule manière entr'aperçue de remédier à l'aliénation galopante. "Il faut démocratiser les systèmes de l'information", certes, mais rien n'est à attendre de la bonne volonté de l'émetteur dominant, c'est-à-dire du système monopoliste-accaparateur qui distribue cette information.

Comme le pose lucidement Acrimed, "Profitant de la destruction des protection sociales et de l'étiolement des références aux luttes populaires, peu à peu les médias s'imposent comme le principal voire le plus décisif pourvoyeurs de représentations collectives". Or, que nous proposent ces médias et leurs journalistes à la botte, sinon un encouragement aux pratiques individualistes, à la légitimation des thèses libérales. Comment enrayer cette normalisation des consciences ? "Ce n'est pas l'agitation de quelques moralisateurs et leur rappel au respect de règles déontologiques qui y parviendront." Alors, question cruciale : "Est-ce là une raison suffisante pour aller au-delà de l'action critique" ? (2) Et qu'est-ce que serait cet "au-delà de l'action critique" ?

Politiciens de droite, marchands d'armes, patrons voyous, sponsors polluants, intellectuels médiatiques, ont tous à "s'acheter une virginité" en même temps que quelque chose à vendre. "Les images de propagande ont débordé leurs frontières. C'est le stade extrême". Le JT et les émissions de variétés utilisent les mêmes discours et les mêmes hommes. "Il faut sortir des choses fumeuses et donner des repères précis et chronologiques". On pourrait donc retenir la solution de former un récepteur critique avec "un minimum de repères" qui lui permettraient de "réidentifier chaque chose".


identifier ?

Mais comment "identifer" des choses qui ne dépendent pas de la même classe ? Les vertébrés sont autrement bâtis que les invertébrés, les plantes ne sont pas les animaux, etc. Si l'on groupe sous le terme d'image des espèces aussi différentes que la peinture et la télévision, le timbre et le cinéma, le tract et le théâtre, les cartes de géographie et internet, à quoi peut-on s'attendre sinon à la confusion la plus complète ? (2) De même, "historiens, neuro-physiologistes, psychanalystes, sémiologues...", appelés par Gervereau à "travailler dans un même esprit d'ouverture" pour dessiller les yeux des consommateurs d'image, ne vont pas explorer les mêmes canaux de réception.

Le couple image fixe / image en mouvement serait peut-être un premier critère de distinction. Les deux termes du couple dépendent cependant d'une même caractéristique : le cadre. La scène du théâtre (de l'opéra, du spectacle) serait alors un cadre creux, dans la profondeur duquel s'agiteraient des figures transitoires. Mais, d'une part, le spectacle actuel (depuis la performance des années 60) tend à échapper au cadrage de la scène à l'ancienne (le Zénith sans décors, les spectateurs mêlés aux comédiens, des anonymes confondus avec des acteurs...) ; d'autre part, l'écran de télévision opère un recadrage de cette tentative d'évasion en balayant l'espace jusqu'aux coulisses, confondant match de football et spectacle de rue, émission de variétés et caméra cachée, agitation médiatique des politiciens et marionnettes du Guignol...

Les catégories anciennes pourraient tout de même servir pour un premier classement : l'affiche n'est pas le livre, la photographie n'est pas la peinture, le cinéma n'est pas le théâtre, la variété n'est pas l'opéra... D'autres catégories seraient plus difficiles à mettre en place : la reproduction d'art n'est pas l'original, un chanteur de rue n'est pas un chanteur sur scène, la retransmission par la télé n'est pas le spectacle tel qu'il s'est déroulé réellement, etc., sans doute parce que dans ces derniers cas un autre opérateur pousse à amalgamer les deux termes de la représentation.

Un désemboîtage des termes s'avère toujours nécessaire. La notion de support technique n'est plus assez active pour permettre de distinguer affiche, tract, timbre, livre, encart publicitaire, journal, document photographique, reproduction d'art... toutes ces informations imprimées sur du papier. La notion d'écran prête elle-même à confusion : un film dans une salle de cinéma n'est pas le même film sur un écran télé, la page d'internet n'est pas un spectacle retransmis par la télévision, la page où s'écrit en informatique ce texte-même n'est pas une page internet, un spectacle passant en boucle sur un écran vidéo n'est pas un spectacle télévisuel, l'enregistrement par caméra de surveillance d'une rue ou d'un magasin n'est pas un spectacle, etc.


le prix du sens

"La circulation planétaire des images" répond sans doute à la démultiplication industrielle depuis le 19e siècle, mais elle est aussi le résultat d'une guerre secrète orchestrée par les consortiums pour l'extraction de la richesse sous toutes ses formes : forces de travail, matières premières, cerveaux. Aucune analyse possible du phénomène d'envahissement des images sans analyse du mode d'exploitation tout azimut du capitalisme.

Y a-t-il une image qui n'aurait pas de "prix" ? Aucune. L'écrivain a à payer d'une certaine manière les heures "gratuites" passées à écrire, de même que le peintre, le sculpteur, à faire leurs œuvres avant qu'elles soient livrées au marché. L'industriel paye sa campagne d'affiches ou de spots-télé sans être certain de mieux vendre. Les militants ont a payé l'impression du tract distribué gratuitement durant une manif sans être sûrs de convaincre de changer la politique. La dépense est avant la chose. Qu'elle soit aussi après, c'est de l'ordre de l'échange aliéné et non plus de la création volontaire.

Pourrait-on ramener chaque fait d'image à cette opération primordiale de la dépense dans le vide ? Il faudrait refonder le concept de création et nous en sommes loin, la sociologie nous ayant appris qu'il y a toujours un précédent collectif. Là, l'anthropologie pourrait nous servir. En tout cas, il est sans doute possible de renverser le regard sur l'image en une analyse sur ses origines. Qui possède la télévision ? la presse ? la parole officielle ? Qui maîtrise le déboursement de subventions ou la fixation de la valeur ? "Qui parle ?", disions-nous en 68. Faut-il vraiment des neuro-physiologues et des psychanalystes pour savoir qui parle à travers les moyens (les médias) de domination ? Comment "ils" parlent, voilà une autre question, pour certains plus intéressante, si on se place uniquement du point de vue de "l'action critique". Et là, historiens et sémiologues ont en effet leur place.

Tout JT commence par les massacres et les mensonges ministériels pour finir par les bons plats, les défilés de mode, la plage... La publicité enchaîne sur cette salivation et livre quelques occasions de consommer pour jouir. Il s'agit là de structures d'appâtement, répétées, repérables. TF 1 utilise la couleur bleue, à peine soulignée d'orange, et évite le rouge qui par son pouvoir excitant pourrait nous engager à agir à couper la télé, à entrer dans une organisation pour renverser le pouvoir (4). S'il est donc facile "d'identifier" les secrets de la perversion marchande-politique, autre chose est d'arriver à détruire cette mécanique perverse.

Et : doit-on détruire la mécanique, les hommes qui la produisent, ou le système capitaliste ? On a écarté en France la possibilité sanglante de supprimer les hommes de pouvoir, les riches, les patrons voyoux, les sbires du fric... Le nettoyage révolutionnaire n'est plus de mode. On constate tous les jours combien les médiateurs-vendeurs de l'idéologie dominante sont à l'abri de la fureur populaire. "Il faut démocratiser les systèmes d'information", beau geste mais comment ? Gervereau ajoute : "...pour qu'elle soit produite par des groupes d'opinions divers". Qu'un groupe de population produise aujourd'hui sa télé (5) n'est pas du même ordre que lorsqu'il se détermine à imprimer son journal d'opinion ; et, quand il y réussit, il reste à distribuer cette feuille de choux dans un empire médiatique qui n'en veut pas.

Gervereau vient de mettre en place, "avec le concours de plusieurs spécialistes et à la demande de l'Education nationale", un site interactif d'éducation à l'image (6). Internet servirait donc de contre-pouvoir. C'est déjà céder sur la possibilité de créer une chaîne de télévision parallèle et concurrente des chaînes de domination capitaliste. Par ailleurs, on ne voit pas l'Education nationale, aujourd'hui aux mains de la droite (bien qu'il y ait sûrement des hommes honnêtes dans les bas échelons), encourager un canal de déconstruction systématique des turpitudes ultralibéralistes hégémoniques... Une énième réforme de l'éducation entreprise par les très réactionnaires Raffarin et son ministre Fillon ne pourrait conduire qu'à un "smic scolaire" (7), où la position solitaire devant l'écran informatique serait la phase préparatoire à l'acceptation démoralisée du chômage.


servitude ou certitude de l'image ?

L'indétermination, constatée plus haut à partir de son usage excessif, du concept d'image ne nous convainc guère de commencer par lui pour déjouer les pièges de l'aliénation. L'image apparaît comme une stase certes repérable, même quand elle participe à un discours en mouvement les plans successifs au cinéma et à la télé, les pages d'un livre, les séries d'affiches dans la rue ou sur le quai d'un métro... mais elle se présente aussi avec sa fragilité vite dépassée, détruite par d'autres images tout aussi médiates. Restituons l'image à la guerre des images.

La focalisation sur un exemple, par exemple une photographie ou une affiche, une peinture ou un photogramme de film, ne sert guère l'analyste, qui doit voir au-delà de cette stase arbitraire et ouvrir le champ du regard et de la réflexion vers les suites plus complexes : la totalité du film, le passé de la peinture, l'histoire d'une technique, etc. Toute image reste dans son champ d'exploitation et n'a pas d'autonomie propre.

Si l'examen de la genèse d'un tableau peut exemplifier une méthode, c'est en montrant qu'on doit tenir compte non seulement des enjeux de la commande (ou, aujourd'hui, de la non-commande) mais aussi des mœurs contemporaines, de l'économie d'une ville ou d'une région, de l'état d'une technique, d'une culture dans une époque donnée... S'il y a toujours des marchands, y avait-il aussi des poètes, des philosophes, des inventeurs ? Quels étaient les groupes d'influence ? Où en étaient à ce moment-là et en ce lieu-là les conflits de classes, et en quoi influaient-ils sur les réceptions ?

Rien aujourd'hui ne se présente plus avec le caractère prototypal qu'a pu avoir précédemment le tableau. Photo, ciné, vidéo, documents de presse, guignol des dirigeants, arrivent vers nous dans un flux dérivant tel qu'il est dérisoire de s'emparer d'une seule icône pour la déchiffrer. On en revient alors à éviter l'énoncé savant d'une méthode stricte de décryptage, même illustrée d'exemples pertinents, et on aboutit vite au vœu pieux précédent : "Démocratisons !" pour agir sur/à la naissance des images et des discours et non plus les subir.

Sacrifions la réception pour la création. Parler, peindre, écrire, faire des photos, des films sans aucun budget, est possible pas encore interdit. La création dans le vide est la seule possibilité de penser le public, de comprendre qu'il n'y a pas de public pour ces formes renversantes si on ne le forme pas lui-même à l'obligation d'une création similaire. Les termes galvaudés (par l'hégémonie marchande) de "collectif" ou de "communauté" dissimulent l'exigence pour toute création de conquérir/reconstruire son entour compréhensif. Le tableau, le tract, l'affiche militante, le graffiti revendicateur, le libelle révolutionnaire, la photo dénonciatrice, sont encore des armes accessibles.

Et penser, toujours, à détruire le capitalisme.

R.P., octobre 2004.




Notes
1. "Un travail de résistance", CRDP de Montpellier, L'Hérault du Jour du 8 octobre 2004. (site interactif : www.primages.net)
2. Courriel d'Acrimed, le 13 octobre 2204, annonçant la mise en ligne d'un débat sur "l'avenir des médias : une question politique ?" (debacrimed-l@samizdat.net )
3. "Si nous confondons les images avec les techniques et les médiums par lesquels nous les produisons aujourd'hui, nous verrons s'évanouir une différence qui a joué un rôle considérable dans l'histoire de l'image". Hans Belting, Pour une anthropologie des images, Gallimard, 2004.
4. Une télévision communautaire est née au Venezuela, depuis la prise du pouvoir par Hugo Chavez en 1992 : le "droit humain à la communication" est désormais inscrit dans la Constitution au même titre que les soins médicaux et l'éducation. Avant cela, un mouvement s'était mis en place dans les barrios pour donner une information sur les conditions et les nécessités de vie notamment sur l'accès à l'eau potable , mouvement généré d'abord par les ciné-clubs puis ayant accédé à l'utilisation de caméras ciné et vidéo. Cf. "Venezuela, la télévision communautaire", entretien (du 6 septembre 2004) de Justin Podur avec Blanca Eekhout, directrice de CatiaTV à Caracas et aujourd'hui directrice de la chaîne d'Etat ViVe.
5. Ces observations tirées de l'émission Arrêt sur image du dimanche 10 octobre 2004.
6. Le rapport Thélot, présenté au gouvernement le 12 octobre 2004, énonce les tâches essentielles de la première scolarité : "lire, écrire, maîtriser la langue et les discours, compter, connaître les principales opérations mathématiques, s'exprimer (y compris en anglaise de communication internationale), se servir d'un ordinateur et vivre ensemble dans notre République."
7. L'Humanité du 13 octobre 2004.