Territoires de l'Art contemporain

Alphonse Allais.

Une méthode créatrice

 Michel Dupré

 

Le XX° siècle est marqué par une profonde transformation de l'art, tant au niveau du concept qu'au niveau des œuvres elles mêmes. En effet, on le constate, dès les premières décennies apparaissent de nouvelles formes artistiques. Futuristes et Dada inaugurent un débordement des catégories des beaux-arts instaurées depuis la Renaissance. Mise en œuvre du hasard, intégration de matériaux nouveaux, collages, divagations typographiques, empreintes, ready made, etc., vont imposer peu à peu une extension des pratiques artistiques  productrices du Land, Body, Mail, Eat - Art, et autres.

Aujourd'hui on peut dire sans risque que toutes pratiques humaines, individuelles ou collectives, réelles ou virtuelles, sont en mesure de s'affirmer comme pratique artistique et d'être reconnue comme telle par le monde de l'art, critiques, marchands, institutions.

A cet égard, on constate qu'il s'agit moins d'invention, que de déplacement. Si les artistes (?) dada comme par la suite les surréalistes, inventent de nouveaux modes de production, matériaux et techniques, ils abandonnent de plus en plus fréquemment le métier de peintre (à quelques exceptions notoires, Ernst, Tanguy, Dali...).

 

- Ce bouleversement des critères esthétiques et des catégories artistiques qui caractérise le XX°s., principalement après 1945, se manifeste dès la fin du XIX°s.

L'apparition de pratiques autres que "peinture, sculpture", on peut en percevoir les prémisses dans certaine presse (humoristique), "le Rire", "Le chat noir", "Le Courrier français..." ou les diverses manifestations des Hirsutes, Hydropathes et autres Fumistes; dont le fameux du Salon des Incohérents[1].  La pertinence de ce Salon en son temps révèle une connaissance des profondes transformations (incompréhensibles, voire inacceptables : incohérentes) dans le domaine de l'art. Conscience d'un mouvement qui se développe et s'éloigne de ce qui est considéré alors comme étant l'Art, et ses limites.

Si ce mouvement perdure et s'amplifie, il semble que tout devienne possible (ce qui sera le cas dès les années 1910-20.Abstractions, Futurisme, Dada, Surréalisme, etc.)

 

=Exemple. Lorsque M. Duchamp construit sa "Roue de bicyclette", il ne s'agit pas pour lui d'une œuvre mais simplement d'un objet ludique. Le plaisir de faire tourner la roue fixée sur le tabouret lorsqu'il rentre chez lui, un geste qui peut se comprendre comme une métaphore, un signe de retour dans sa demeure, un instant de retour à l'intime. Si on veut.

Ce n'est que plus tard qu'il exposera cet objet en tant qu'œuvre. En somme il fait d'un objet une œuvre par déplacement.  Ce mode de travail, pratique nouvelle s'il en est, il le répète délibérément avec le "Séchoir à bouteille" (notons que le titre désigne l'objet réel, pour ne pas dire "référent"), que Duchamp n'a ni inventé, ni même fabriqué et qu'il instaure comme œuvre d'art  par la volonté de son auteur et sa simple exposition dans un lieu artistique. Il l'a repéré ailleurs hors du champ artistique et choisi comme "son" œuvre future. C'est le changement de lieu, le déplacement qui fait œuvre[2]. L'intervention de l'artiste se fonde sur la spécificité du lieu de l'œuvre.

 

- Soit deux oeuvres, deux événements.

Alphonse Allais,  "Jeunes communiantes chlorotiques  dans la neige" 1883[3].

Yves Klein "Monochrome" 1957.

A considérer ces objets au niveau strictement visuel, les deux œuvres "monochromes", celle d'AA et celle deYK, bien que différentes par leur technique, sont en somme identiques. Bleu uniforme ici, blanc uniforme là.

Outre le choix de la couleur[4], ce qui constitue la distinction entre ces deux objets, leur divergence même, relève de l'écart qualitatif non de la "peinture", mais du titre. Tant il est vrai que le Titre fait partie de l'œuvre.  Pour l'un "Jeunes communiantes" pour l'autre "Monochrome".

Le premier désigne une figuration insaisissable (inexistante) que l'on demande au spectateur d'imaginer, le second désigne l'objet (en)  lui-même, tel.

En somme l'innovation (modernité) apportée par YK est d'ordre lexical, matérialiste (malgré les options spiritualistes de son auteur)[5], en comparaison avec le caractère "symbolique" du précédent d'AA.

Nous pourrions donc avancer (prudemment) que YK n'invente pas le monochrome, il invente le "Monochrome".  Soit la chose, désignée pour ce qu'elle est afin de devenir "œuvre d'art".

 

Constatons simplement que les deux objets dérogent à la tradition picturale en tant que technique manuelle artisanale, professionnelle...

Chacun peut réaliser de telles choses sans difficulté, qui, ici, se différencient essentiellement par leur mode d'exposition –galerie d'avant–garde, Salon pseudo–artistique– et par le discours périphérique qui y est attaché.  Il n'en reste pas moins qu'A. Allais expose cependant ses monochromes selon la tradition de la peinture : titre, encadrement, cimaise, dans un Salon.

Certes, AA, son œuvre "picturale", il ne la prend pas au sérieux, sauf le sérieux de l'Humour, évidemment

 

Ces remarques permettent de faire retour sur l'œuvre non du peintre mais de l'écrivain journaliste.

 

*

 

A.A. on le sait, naviguait dans le milieu des rapins et poètes fin de siècle. Habitué à la compagnie des peintres de son temps, ceux de Montmartre, il n'a cessé d'exploiter dans ses nouvelles, tant anthumes que posthumes, cette connaissance des pratiques et préoccupations de ce milieu artistique. Ce faisant il s'est souvent évertué à innover en créant des pratiques, des œuvres ou des écoles propres à fournir des matériaux pour l'art contemporain en manque d'initiative. Nombre d'inventions littéraires qui émaillent ses contes et récits réapparaîtront plus tard dans le champ de l'art reprises (?) par des artistes plasticiens modernes, postmodernes, voire "contemporains".

 

Selon un renversement dialectique (fatalement) il s'agirait d'extraire le "titre"[6] d'une œuvre inexistante (sauf dans le texte d'AA) et de procéder à sa réalisation dans le cadre de l'art contemporain. Déplacement donc probablement productif[7].

 

A lire les écrits d'AA[8]  selon une telle perspective on trouve des formes d'art caractéristiques du champ artistique contemporain. Dans les "œuvres anthumes" on peut repérer des pratiques artistiques innovantes, soit argument central du récit, soit incise, soit digression.

Ainsi on peut deviner, sans qu'ils soient, évidemment, nommément désignés, dans les "œuvres Anthumes (I)" :

 

– Art conceptuel (41) "Esthétic", 1891.

"Qu'importe la substance, l'idée c'est tout !"

–Le Mail art (50-51) "Le bon peintre", 1891.

"...il colla les timbres sur la grande enveloppe, verticalement, en prenant grand soin que les tons s'arrangeassent –"pour que ça ne gueule pas trop"  et demande un timbre de plus  ... "pour faire un rappel de bleu".

– Le Land art (181-185). "Le langage des fleurs", 1892.

"Un pré où que les fleurs écrivent toutes seules"

– Les Rebuts (389-391).  "Quand même", 1894. 

"Il ramassa un morceau de bois peinturlué (...)  se dirigea vers un menuisier qu'il pria de scier, en certaines dimensions, le morceau de bois tricolore. Puis il rentra chez lui, encadra l'objet, le signa et l'intitula: "Soleil couchant""...la bande jaune représentait le sable blond de la plage, la bande verte la mer, la bande rouge le ciel embrasé..."

– Le Eat art / Body art (571-574). "Thérapeutique décorative et peinture sanitaire", 1895. " ... ce peintre qui ne voulait pas boire de vin rouge en mangeant des œufs brouillés parce que "ça lui faisait un sale ton dans l'estomac"

"La délicieuse enfant se mit au lit et (...) offrit sa jeune gorge aux affres du badigeonnage...

Et le voilà parti çà décorer la petite comme Gérôme fait de ses statues.

"Autour de ses bars de ses jambes il fit grimper des liserons, des clématites, des volubilis".

(id. "Le bon peintre" (50-51). 1891).

– Le Happening  (889-890). "Le théâtre de M. Bigfun",1899.

"Comme dans les autres théâtres, on y joue des drames humains et des mélo surhumains. Mais, détail qui corse l'intérêt du spectacle, les victimes sont de vraies victimes, et il e se passe pas une seule représentation, chez M. Bigfun, sans au moins un réel meurtre ou un suicide véritable."

Mais aussi :

– Sculpture gonflable (952). "Une nouveauté dans la statuaire", 1900.

"...puis elle fit manœuvrer une pompe à pneu (...) peu à peu, et sous l'action de l'air comprimé, l'amas confus se souleva, et prit une forme que je reconnus bientôt. C'était la statue du colonel... en baudruche"

–Sculptures vivantes "Esthétic" (40-44), 1891.

(Aux USA) "A l'exposition de Pigtown... les statues les groupes, le les bustes tout était-il articulé Les narines battaient, les seins haletaient, les bouches s'ouvraient..."

(Id. "L'exposition de Chicago".  433-34)

– Anes peints. "Les zèbres" (51-53), 1891.

Sapeck peint tous les ânes et chevaux "...il a fait des raies à tous les "bourins" des gens de Grailly"

– Collectionneur (haricots)."La fin d'une collection" (107-109), 1892. 

"...drôle de collection. Imaginez-vous 4500 haricots... il y en avait des blancs des noirs, des bleus, des rouges, des violet. Il y en avait des rayés, des chinés. Il y en avait même des jaunes et violet, des bleu et orange, des rouge et vert... c'était une polychromie à damne Antonin Proust.".

– Réalisme vériste. "Une mort bizarre" (80-82), 1891.

"...mon aquarelle peinte avec de l'eau de mer, fut sensible aux attractions lunaires, et sujette aux marées..."

– Eclectisme synthétique en sculpture, "La statuaire..." (421-422), 1894.

"Leneuf-Decoeur était représenté debout...Il avait des petits cailloux dans la bouche, pour rappeler Démosthène, un pois chiche sur son nez pour rappeler Cicéron,; le visage grêlé pour rappeler Mirabeau, un œil de verre, pour rappeler Gambetta et l'accent anglais, pour rappeler Clemenceau."

– "La peinture sanitaire" (574), 1895.

Dans un hôtel pour tuberculeux "...douze panneaux décoratifs à condition qu'ils soient peints à base de  goudron, rapport aux émanations bienfaisante de ce produit "

 

De même dans les "Oeuvres posthumes" (II).

- Surréalisme et Problèmes du Temps."Nature morte" (33), 1885.

Le peintre spécialiste des natures mortes n'arrive pas à faire coïncider son tableau avec son modèle, une pendule dont les aiguilles ne cessent de changer de position

"...il ne pouvait pas arriver à mettre en place ces sacrées aiguilles... Il n'y avait pas cinq minutes qu'il était en train que crac ! il s'apercevait qu'il s'était encore trompé..."

- Paysagisme, "Le vieux esthète" (II, 688), 1902.

"...le paysage a besoin d'être protégé contre lui–même... Un champ de colza, par exemple, entre la luzerne et du trèfle ! C'est à vomir..."

"...j'exigerais que les plans cadastraux de chaque commune française fussent tous passés à l'aquarelle, sur les indications assemblées de nos plus purs esthète... déposés dans les mairies, obligatoirement consultés au moment des semailles..."

Etrange coïncidence, cette histoire de couleurs du paysage se termine à  ...Arles !

-Art pyrotechnique. "Révolution dans la pyrotechnie" (II. 368), 1897.

Le feu d'artifice obscur tiré à midi. (à Honfleur) "...un feu d'artifice obscur, composé de mille lueurs plus foncées les unes que les autres, quelque chose comme le cliché négatif d'un vrai feu d'artifice".

Et encore :

– Méga–Sculptures. "Esthétic" (I–41), 1891.

"Un cochon en bronze, trente six fois grandeur naturelle..."

– Le Body art, et l'influence du capitalisme.. "Allumons la bacchante" (I. 72-73), 1891 "Allons, mon jeune ami, conclut le capitaliste, passez encore quelques heures la dessus."Conseil pris au mot par le peintre qui passera encore quelques heures sur "sa" bacchante.

-"Vocation" (II, 111) 1887. La manière d'entrer gratis au salon : acheter une croûte et la déposer au Salon. Toute œuvre est donc potentielle "œuvre d'art". Déplacement.

– Réalisme artistique: "La peinture... n'est pas difficile en elle-même. Le plus dur, c'est de la placer..."

 – Choix de Médailles complémentaires."Trois étranges types" (I–641), 1896.

"...le ruban violet concomitamment avec la jaquette citron et le ruban vert avec le veston pourpre."

– Concours. "Délicatesse" (II–154), 1888.

"...un prix de 350.000 francs attribué au meilleur travail sur la Boue de Paris..."

-Création de mode "Nouveaux gants d'officiers" (II, 394), 1898. Les gants en peau de caméléon qui s'harmonisent toujours avec la tenue vestimentaire

Etc.

 

Nombre d'Ecoles et Mouvements artistiques introduits par l'auteur sont resté sans suite jusqu'à nos jours. A ma connaissance.

Néo-Pantelants. (I–345) 

Néo-Agoniaque, Ecole râleuse. (I–556)

Furtivo-momentistes. (I–557)

Ecole Eblouiste. (I–608).

Ecole Amorphe (II, 405)

 

Notons en particulier l'Ecole "Tourbillonniste" (II-245), prémonitoire, dont les œuvres décrites par AA (en 1894) pourraient passer pour des tableaux Futuristes de vingt ans  plus tardives.

 

 

Ces textes parus dans diverses revues entre 1891 et 1905 ont pu être lus par certains artistes, particulièrement les plus jeunes (Kupka, Villon, Duchamp... ) qui, on le sait, intervenaient souvent avec quelques dessins humoristiques dans les même publications, Et leur fournir des éléments de réflexion, de production, voire de création.

 

La lecture des œuvres d'AA laisse disponible nombre de "concepts" qui pourraient être exploitées aujourd'hui par les artistes et les critiques en mal de néologismes.

Il reste donc à  choisir  – extraire, s'emparer, s'approprier, soutirer, dérober, voler,  piller–  dans les œuvres d'AA des éléments inexploités (en attente ?) et de les importer dans l'espace incertain de l'art contemporain afin qu'ils prennent corps  dans le champ artistique.

 

Il suffit pour cela de savoir changer de territoire !

 

M.D. 

2005–2006

notes

[1] Fondé en 1882 par Jules Lévy à des fins charitables. Le salon se tiendra jusqu'en 1886.

[2] Déplacement qui confère à l'objet la densité de l'œuvre. Comme sir l'on retrouvait dans ce geste et sa conséquence le même mode de travail que dans le rêve : condensation, déplacement.

Concernant la relation avec Duchamp, on trouvera, page 586 : "Peau de ball'...", et  621 : "Podh ball". Locutions à mettre en relation avec le fameux télégramme de 1922 envoyé par Duchamp à Crotti : "Pode bal".

[3] A la suite (et à l'imitation) du fameux "Combat de nègres dans une cave pendant la nuit". Edité par la suite dans l"Album primo avrilesque" en 1897.

[4] La "non–couleur" choisie par AA est en ce sens parfaitement significative.

[5] On sait l'intérêt d'YK  (et d'E. Satie) pour les Roses–Croix, très à la mode à la fin du XIX°siècle.

[6] Au double sens du mot, intitulé et spécification, valeur...

[7] Il s'agirait donc de travailler selon des "Déplacements", franchissement d'une limite, du passage d'un territoire à un autre dans le cadre de catégories fixées par l'usage, la tradition, la convention ou la règle.

Déplacement comme l'entend S. Freud, associé à Condensation, à propos du travail du rêve qui ferait alors modèle pour l'analyse de la création contemporaine. ?

[8] Paginations de référence : "œuvres anthumes" & "œuvres posthumes"  Robert Laffont.  Coll. Bouquins. 1989 (2 volumes).